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29 Avril 2017 | 3, Iyyar 5777 | Mise à jour le 28/04/2017 à 14h04

Chabbat A'harémot - Kédochim : 20h54 - 22h09

Rubrique Monde juif

Le ministre, le sénateur et le Messie

(Crédit : Assemblée Nationale)

La réflexion de la semaine par Philipe Boukara, Historien.

La laïcité (ouverte ou fermée, positive ou négative...) : voilà bien un mot qui figure au centre des débats dans la France d'aujourd'hui. L'ancien ministre Lionel Stoleru, récemment décédé, s'efforçait, cela a été rappelé, de concilier son engagement dans la vie publique et la pratique religieuse juive, par exemple en ce qui concerne le régime alimentaire. Un épisode peu connu illustre au moins un précédent d'homme politique français qui était en même temps un Juif pratiquant. Henri Ulver (1901-1962) fut secrétaire d'Etat au budget dans les gouvernements Laniel et Mendès-France en 1953-54, puis ministre de l'Industrie et du Commerce dans le même gouvernement Mendès-France, jusqu'à février 1955. Il choisit de poser une mezouza à la porte de son bureau, puis s'aperçut un jour que la mezouza avait disparu. Après investigation, il apprit que celle-ci avait été démontée par les services spéciaux, et transmise pour examen aux services de police : au vu des caractères mystérieux dans lesquels le parchemin était écrit, ils conclurent qu'il s'agissait ou bien d'un message secret, ou bien d'une lettre de menaces de terroristes vietnamiens. Et une enquête fut lancée pour savoir par quelles voies un tel document était parvenu dans le bureau d'un ministre. C'est ainsi que l'histoire fut racontée par Henri Ulver à l'ambassadeur d'Israël venu lui rendre visite. On trouve une variante du même récit dans les souvenirs d'un journaliste politique à l'époque influent, Jacques Bloch-Morhange : celui-ci, d'origine juive mais très assimilé, écrit que la pose des mezouzot est une « habitude aujourd'hui fort rare » relevant d'une attitude « religieusement superstitieuse ». Dans son récit, il est question d'un « tract en chinois qui doit avoir été mis là par les Russes » (la scène se passe avant la rupture sino-soviétique de 1959). Selon lui, la police s'apprêtait à envoyer au ministre des agents chargés d'assurer sa protection. 


« Juif pratiquant, comme il se définit lui-même, ou orthodoxe comme le dirent les médias. »


Henri Ulver, issu d'une famille d'immigrés, était un chef de réseau de la Résistance et un élu gaulliste de premier plan à Paris. A titre de comparaison, aux Etats-Unis, le sénateur Joseph (Joe) Liberman fut candidat à la vice-présidence sur le ticket démocrate d'Al Gore pour l'élection présidentielle de l'an 2000, face au ticket républicain de George Bush. Bien que non-élu, il fut le premier Juif dans l'histoire américaine à figurer sur un ticket ayant une chance réaliste de l'emporter. Et qui plus est, il s'agissait d'un Juif pratiquant, comme il se définit lui-même, ou « orthodoxe » comme le dirent les médias. Il est vrai que Joe Liberman met les tefilines le matin, mange cacher, observe le chabbat et fréquente régulièrement une synagogue, aussi bien à Washington que chez lui dans le Connecticut. Le samedi 12 décembre 2009, à l'occasion d'un vote où sa voix était la 60e nécessaire au passage d'une loi budgétaire importante, le scrutin, qui dure habituellement un quart d'heure, fut retardé de 50 minutes pour lui permettre d'arriver, à pieds, de sa synagogue de Georgetown, distante de 6 kilomètres. C'est kippa sur la tête qu'il salua d'un « Chabbat Chalom ! » ceux qui l'accueillirent au Capitole.

S'inscrivant dans la mouvance dite modern orthodox, si présente aux Etats-Unis et en Israël et si méconnue en France, l'ancien sénateur - aujourd'hui retraité - explore, en dialogue avec les rabbins, les voies d'une intégration profonde dans la cité en harmonie avec la tradition juive. Joseph l'Américain illustre, à sa manière, l'espoir messianique qu'incarne le personnage biblique de Joseph en Egypte, pendant qu'en Israël cherche à s'accomplir le messianisme du roi David. 

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