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24 Avril 2017 | 28, Nisan 5777 | Mise à jour le 21/04/2017 à 12h34

Rubrique Culture/Télé

Nathalie Cohen : « Pour les Grecs, les Juifs sont un peuple de philosophes »

(DR)

Agrégée de lettres classiques, Nathalie Cohen a effectué des recherches en judaïsme hellénistique, sans jamais cesser de se pencher sur le monde séfarade dont elle est issue. Dans « Une étrange rencontre », paru aux éditions du Cerf, elle ausculte la grande rencontre entre les Juifs, les Grecs et les Romains qu’elle n’hésite pas à qualifier de « coup de foudre ».

Actualité Juive : Comment une fille d’immigrés de Tunisie décide-t-elle de faire des études de latin et de grec ?

Nathalie Cohen : Au départ, j’avais fait le choix des Grecs  et des Romains pour m’évader d’un antisémitisme qui me pesait à l’école. Finalement, j’ai réalisé que j’y retrouvais mon judaïsme en creux, car il avait été contemporain de ce monde antique et continue en permanence de s’entretenir avec lui. On parle des Grecs et d’Antiochus à Hanoucah, des Romains et de Titus à Tichabéav, et très souvent aussi dans le Talmud. De plus, il m’a semblé trouver des survivances du dialogue (ou de l’affrontement) judéo-romain dans les coutumes, traditions et rituels juifs que je voyais pratiquer par mes grands-parents exilés à Paris dans mon enfance : les kapparot de la veille de Kippour, me renvoyaient aux sacrifices pratiqués par les Gréco-Romains. Je me souviens aussi d’une cérémonie de printemps, céréalière, dans laquelle on touillait avec une clef dans un mélange de blé et de sorgho, qu’on arrosait d’huile d’olive, je crois. Difficile de ne pas penser à certains rites romains destinés à Cérès… J’ai pas mal de souvenirs de cet ordre-là !


A.J.: En quoi la « Septante » a-t-elle été un événement majeur de cette rencontre ? 

N. C. : Il s’est passé une chose inouïe au IIIème siècle avant l’ère vulgaire : la Torah a été traduite de l’hébreu en grec, à Alexandrie, à la double instigation du roi grec Ptolémée Philadelphe et de l’importante communauté juive qui avait suivi, de gré ou de force, les armées d’Alexandre-Le-Grand.

On dispose d’une fausse lettre écrite à la fin du IIIème siècle, la Lettre d’Aristée, qui légitime la version en grec aux yeux des Juifs par le biais d’ une légende: 70 ou 72 sages venus de Jérusalem ont traduit les cinq livres de la Torah en grec et sont tombés d’accord à la virgule près. On pense que l’initiative est venue des autorités, pour des raisons juridiques et culturelles, mais que les Juifs se sont mis à utiliser cette version pour lire la paracha à la synagogue. A partir de là, les non-juifs ont pu y avoir accès, le texte a pour ainsi dire échappé aux autorités rabbiniques. On peut dire que la traduction dite des « Septante » a changé l’ordre du monde.


A.J.: Comment le peuple juif est-il devenu un « peuple de philosophes» au regard des Grecs ?

N. C. : Quand les Grecs découvrent les Juifs, les penseurs qui accompagnent Alexandre dans ses conquêtes les classent dans la catégorie « philosophes ». En effet, certains sages grecs expliquaient le monde à travers des éléments (eau, air, terre, feu), ou des principes (la gravité, le multiple, l’un, etc.), or les Juifs qui croient en un seul D.ieu  expliquent le monde à travers le principe de l’ « Un ». D’où la dénomination de « peuple de philosophes ». Voilà comment la perception des Juifs s’est construite ; toujours un peu sur un malentendu, comme nous le confirmera la suite de l’histoire !

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