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29 Mai 2017 | 4, Sivan 5777 | Mise à jour le 26/05/2017 à 12h37

Rubrique France/Politique

Gilles Bernheim : « Les valeurs du judaïsme incompatibles avec celles du Front national »

Crédit : Antoine Schneck

Les idées font figure de grandes perdantes de cette campagne présidentielle. La polémique supplante la réflexion sur une société en crise, prise par des mouvements de fond planétaires. Parce qu’il continue de penser la France comme les textes de la Torah, Actualité juive a demandé au grand rabbin Gilles Bernheim de livrer son regard sur quelques tendances fortes d’une élection plus indécise que jamais.

A.J.: Le Front national multiplie, depuis plusieurs années, les clins d’œil aux « Français juifs ». Dans le même temps, certains au sein de la communauté hésitent à franchir le pas. 

Quel regard portez-vous sur ces deux dynamiques en contradiction avec les temps longs de l’histoire à la fois de l’extrême droite et du judaïsme français ? 

GR G.B. : Cécile Alduy décrypte très bien le nouveau discours du Front national. Marine le Pen évite toute remarque antisémite, condamne la Shoah comme « summum de la barbarie ». Elle fait de la laïcité une arme contre l’islamisme et se pose ainsi en protectrice de la communauté juive. Mais à la question « Dieudonné, est-il antisémite ? », elle avait répondu : « Je ne suis pas juge en antisémitisme. » Elle avait condamné l’acte terroriste contre le magasin Hyper Cacher, mais sans employer les mots que l’on attendait, à savoir « antisémite » ou « juif ». Elle ne nomme pas les choses, elle évite et contourne en surfant sur les non-dits. 

Sur la thèse du complot, Marine Le Pen s’interdit le vocabulaire de son père et adopte un autre lexique. Plutôt que de parler des lobbys francs-maçons, de l’internationale juive, des syndicats, comme le faisait son père, elle parle des technocrates, de collusion entre les élites politiques et financières qui participent telle une « causalité diabolique » au déclin de la France et de son identité. 

Faut-il rappeler, comme l’a fait Jean-Yves Camus, quelques éléments du programme du FN : l’interdiction de la kippa dans l’espace public, la fin de la double-nationalité, mais surtout l’interdiction de la che’hita en France, la fin des subventions que reçoivent les associations dites « communautaristes ». Certaines associations juives auraient dès lors du souci à se faire. Il faut le dire et le redire à nos coreligionnaires atteints de myopie : les valeurs du judaïsme sont incompatibles avec celles du Front national. 


A.J.: Un Français sur deux hésite encore sur son vote à un mois du scrutin. Quels thèmes vous paraissent-ils particulièrement décisifs ? La justice sociale ? Israël ? La lutte contre l’antisémitisme ? 

GR G.B. : Ces thèmes sont tous importants pour les Juifs. Mais je ne vous surprendrais pas en vous disant que l’identité citoyenne, objectif essentiel en démocratie, se construit d’abord dans la famille, par l’éducation, et aussi à l’école qui est le lieu décisif de la formation d’un esprit collectif dont parlent tant nos candidats. Faut-il rappeler à ce sujet que toutes les communautés juives, aussi pauvres ou menacées fussent-elles, ont entretenu une école et des maîtres comme une priorité absolue. 

Ce que l’école de la République doit enseigner en priorité : l’histoire et la langue française. Il faut dire à ce sujet que l’école doit enseigner les pages noires de l’histoire de France mais aussi enseigner à estimer et aimer les pages lumineuses de cette histoire. D’autre part, me revient cette parole du ‘Hafets ‘Haïm, enseignant que la première fonction sociale que nous puissions assigner aux Juifs, c’est la surveillance du langage dont l’impropriété n’est que le symptôme d’une crise culturelle ou religieuse, d’une dégradation de la société ou de la communauté, et, de toute façon, des valeurs.  

 

A.J.: Comme en 2007, la question du travail rythme cette campagne. Voyez-vous celui-ci comme une forme d’aliénation ou au contraire comme un instrument de liberté, d’épanouissement ?

GR G.B. : Pour le judaïsme, ce n’est pas le travail qui est en soi une malédiction mais le travail aliénant qui est un malheur. Le travail n’est pas une valeur (au sens des valeurs morales) ; mais l’amour du travail bien fait en est une. Que le travail ne soit qu’un moyen, cela ne le dévalorise pas, au contraire : cela le met à sa place et lui donne et sa valeur marchande (son prix), et son sens (sa finalité).  


A.J.: Dans le dernier tome de sa trilogie sur l’avènement de la démocratie, Marcel Gauchet défend l’idée d’une « sortie de la religion » en Occident dont la conséquence paradoxale serait le retour du religieux, notamment à travers l’islam. Dans ce contexte de tensions autour des religions dans la société, quelle place le judaïsme peut-il tenir? 

GR G.B. : Je suis surpris de voir combien d’hommes et de femmes politiques ne savent plus ce que veut dire le mot « religion ». L’Europe est démunie face au phénomène religieux qui reste très vivant dans le reste du monde et qu’elle ne prend pas au sérieux. Au fond, pour les gens « éclairés » d’Occident, la religion est souvent du folklore, au pire source de terreur. Ce manque de connaissances et de respect ne permet plus à l’Occidental moyen de comprendre ce qu’est une religiosité traditionnelle non intégriste et pas fondamentaliste. Mais ce qui m’inquiète, c’est que la désaffection en Europe des religions traditionnelles fait que les hommes et les femmes qui n’ont plus de référence spirituelle, juridique ou religieuse finissent par instaurer leurs propres lois où la référence reste « moi, moi, et toujours moi ». Et c’est au nom de cette loi du « quant-à-moi » qu’ils tyrannisent les autres ou se considèrent comme victimes d’une discrimination quand leurs désirs ne sont pas satisfaits. 

Quelle place peut tenir le judaïsme ? Mon devoir en tant que rabbin est de réussir à donner à tous les Juifs un égal respect et une égale sympathie pour la culture juive et la tradition religieuse, et aussi pour les affaires de la cité. J’aime faire valoir que le monde juif, même s’il ne pratique pas la religion, doit avoir la conviction que cette tradition peut le concerner. A l’image d’une saine démocratie où il est utile à l’Etat que le moindre citoyen ait la certitude que les affaires de la cité sont aussi son affaire, même s’il ne dirige pas l’Etat.

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