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25 Juin 2017 | 1er, Tammuz 5777 | Mise à jour le 23/06/2017 à 12h34

1er juillet 2017 - Chabbat 'Houkat : 21h39 - 23h03

Rubrique Culture/Télé

Philippe Val : « Bien que je ne sois pas juif, je me sens citoyen d’Israël »

"Charlie Hebdo n’est pas mort, mais disons que le 7 janvier, l’assassinat des dessinateurs marque la fin d’une parenthèse de paix dans le monde" (DR)

L’ancien directeur de Charlie Hebdo et de France Inter publie un nouvel essai chez Grasset intitulé: « Cachez cette identité que je ne saurais voir ». Un plaidoyer écrit dans un style fluide mais dense qui se déroule comme un long dialogue et qui rappelle le rôle des racines judéo-grecques dans l’avènement des démocraties modernes.

Actualité Juive : Votre livre retrace le long passé de la France. Pourquoi l’écrire aujourd’hui ?

Philippe Val : L’un des grands problèmes de notre civilisation est qu’elle n’a, de son histoire, ni la connaissance ni la reconnaissance. Si elle l’avait, la société se porterait mieux, parce qu’elle comprendrait d’où elle vient et beaucoup de malentendus dans le discours politique seraient écartés. On aurait des bases d’entente, car c’est une histoire commune qui peut mettre tout le monde d’accord. Comme je l’explique dans ce livre, l’histoire européenne est le produit de l’hybridation du miracle grec et de la grande pensée juive. Dans la religion juive, il y a une pensée de l’intériorité, qui a en commun avec la raison grec, le fameux « connais-toi toi-même ». Ces racines sont plutôt juives que grecques d’ailleurs, car la pensée grecque est très vite relayée par des gens qui ne sont plus grecs tandis que la pensée juive continue de perdurer avec des penseurs juifs lesquels, pendant des siècles, continuent à travailler sur la pensée grecque. Le christianisme, qui dérive de la pensée judéo-grecque, est une sorte de judaïsme pour tous. 


A.J.: La recherche de l’identité n’est-il pas un marqueur de droite ?

P.V. : Non, je crois que notre identité est fondamentalement progressiste : elle s’élabore au siècle des Lumières. Les idéaux des Lumières sont des idées progressistes, d’émancipation.  L’identité de la France est le fruit de tout cela. J’y suis restée fidèle. Lorsque je vois par exemple Benoît Hamon tenir le discours qu’il tient, je me dis que c’est lui qui a dévoyé les Lumières, pas moi.


A.J.: Vous avez dit que « la disparition de Charlie Hebdo marque la fin d’un monde. » De quel monde parlez-vous ?

P.V. : Charlie Hebdo n’est pas mort, mais disons que le 7 janvier, l’assassinat des dessinateurs marque la fin d’une parenthèse de paix dans le monde. La construction européenne nous a permis de faire prospérer les droits dans un large espace, 70 ans de paix avec l’acquisition pour les femmes et les homosexuels de droits imprescriptibles, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. Charlie Hebdo était le produit de cette liberté.  Finalement, on se rend compte que cet équilibre est beaucoup plus fragile qu’on ne le pensait. Plutôt que la fin d’un monde, je dirai la menace de la fin d’un monde. On peut peut-être faire confiance à la capacité des gens à défendre leurs valeurs.


« Bien que je ne sois pas juif, je me sens citoyen d’Israël »


A.J.: De nombreux chapitres de votre livre mentionnent votre attachement à Israël. Que représente ce pays pour vous ?

P.V. : Israël est un morceau d’Europe au Moyen-Orient. Il est un témoignage de ce miracle humain qu’est la civilisation du Droit, et dont la pensée juive est cofondatrice. En ce sens, bien que je ne sois pas juif, je me sens citoyen d’Israël au même titre que je me sens citoyen de toutes les grandes démocraties respectueuses des lois protectrices de l’individu. Je ressens une sorte de lien de filiation, je me sens l’enfant de tous ces pays convertis à la démocratie représentative et ayant accepté le consensus autour d’une Constitution universaliste pour ce qui concerne les droits humains. En clair, je me sens parfaitement chez moi à Paris, à Rome, à Tel-Aviv ou à Berlin. Et j’ai la conviction qu’il faut tout faire pour que cela dure et prospère. 


A.J.: Dans un autre registre, pouvez-vous nous dire quel est votre artiste juif préféré ?

P.V. : C’est très difficile de faire un choix... Il est important de comprendre que l’art continue aujourd’hui, j’ai adoré par exemple Amos Oz dont le dernier livre, « Judas », est très talentueux. J’aime infiniment le travail de Johan Sfar. J’aime la grâce, la transgression, la poésie, etc. Si l’on remonte dans le temps, je pense que Chagall est l’un des plus grands peintres du XXème siècle et Proust, son plus grand auteur. Je lis toujours Proust, je n’arrête quasiment jamais. Le peuple juif a engendré d’immenses artistes, penseurs, des comédiens magnifiques… Tant qu’un peuple est capable de produire des artistes, il est sauvé. Ça ne permet pas « de sauver le monde », car personne ne peut sauver le monde, en revanche, tout le monde peut sauver l’humanité. Avec des petits gestes, et même pas forcément en étant artiste. Voilà d’ailleurs à mon sens, l’enjeu de la grande pensée judéo-grecque.


Philippe Val, « Cachez cette identité que je ne saurais voir », Grasset, 198 pages, 19 euros

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