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18 Août 2017 | 26, Av 5777 | Mise à jour le 28/07/2017 à 13h41

19 août 2017 - Chabbat Réé : 20h42 - 21h50

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Tempête sur Doha

Récit des dix jours de crise diplomatique qui ont fait vasciller le Qatar.

Un hacking comme élément déclencheur

   Lundi 5 juin, un séisme frappe le Moyen-Orient. A cette heure, personne ne mesure encore la portée des secousses telluriques qui ne manqueront pas de faire sentir leurs effets sur la région. Cinq Etats sunnites, l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis (EAU), l’Egypte, Bahreïn et le Yémen annoncent la rupture de leurs relations diplomatiques avec le Qatar, décision non militaire la plus grave sur le plan international. Fermeture des frontières terrestres, aériennes et maritimes, rappel des ambassadeurs, interdiction aux citoyens qataris de demeurer sur le territoire : le coup de force est inédit dans le Golfe. Cette coalition reproche à l’émir du Qatar, Tamim Ben Hamad Al Thani, des déclarations, relayées par l’agence officielle QNA, prétendument prononcées lors d’une cérémonie militaire de remises de diplômes. Quelques-uns des dossiers les plus chauds de la région auraient été évoquées. L’Iran ? « Une puissance islamique avec laquelle il faut compter puisqu’elle contribue à la stabilité de la région », selon l’émir. Les Frères musulmans et le Hezbollah ? En aucun cas des mouvements « terroristes ». Quand au Hamas, Tamim lui aurait conféré le titre de 

« représentant légitime du peuple palestinien ». Défendre l’Iran et l’islam politique frériste dans une même intervention, le cocktail ne pouvait être qu’explosif. Sauf que cette prise de parole n’a jamais eu lieu. A la demande du Qatar, le FBI, puis l’ambassade de France au Qatar, démontreront que QNA a été victime d’un piratage mené par des hackers russes, probablement au su de Vladimir Poutine. 

Le train lancé à toute vitesse ne s’arrête pas pour autant. La séquence sert en fait de prétexte pour solder les comptes. L’émirat doit rentrer dans le rang. Le 9 juin, l’Arabie Saoudite publie une liste de personnalités et d’organisations participant à des activités terroristes et qui bénéficieraient du soutien de Doha. Dans le même temps, le Financial Times révèle que le Qatar aurait versé un milliard de dollars de rançons à des responsables de sécurité iraniens et à des djihadistes liés à Al Qaïda, en Irak et en Syrie. Un moyen détourné de financer le terrorisme et l’ennemi juré iranien, accusent les voisins sunnites. La brouille aurait cristallisé les rancœurs. 

 

Une crise larvée

 La crise germe en fait depuis des mois, des années. Le soutien du régime qatari aux Frères musulmans, lors des révolutions arabes de 2010-2011, a laissé des traces profondes en Arabie Saoudite ou en Egypte. Le président égyptien, le maréchal Abdel Fatah Al Sissi, n’a rien oublié du rôle joué par la chaîne qatarie Al Jazerra pour destituer Hosni Moubarak, au profit de Mohamed Morsi. Le déclin progressif des islamistes et le retrait du très entreprenant émir Hamad au profit de son fils Tamim, plus modeste dans ses ambitions géopolitiques, ont permis une légère accalmie. Passagère néanmoins. Une première crise, en mars 2014, marquée par le rappel des ambassadeurs saoudien, émirati et bahreïni en poste à Doha, traduit l’écart des positions entre les capitales. Sur l’Iran, l’islamisme politique, la partition solitaire du Qatar agace les grandes puissances traditionnelles du monde sunnite, inquiétées par le rééquilibrage de la diplomatie américaine de Barack Obama dans la région au profit de Téhéran. Les premiers mois au pouvoir de Donald Trump vont offrir l’occasion d’une remise à zéro des compteurs. 


Le facteur Trump

La volonté du président américain d’accentuer la pression sur l’Iran et les soutiens financiers du djihadisme répond en effet aux attentes exprimées par Riyad. Sa visite en grande pompe en Arabie Saoudite les  20 et 21 mai apparaît, avec le recul, comme le signal qu’attendait la monarchie saoudienne, et en particulier le ministre de la Défense et vice-prince héritier, Mohammed Ben Salmane (« MBS »), pour engager les hostilités contre le voisin perturbateur.  

Quelques jours plus tard, une initiative agite les médias saoudiens. Deux cents descendants du fondateur du wahhabisme en Arabie Saoudite, au XVIIe siècle, le prédicateur fondamentaliste Mohammed Ben Abdelwahhab accusent, dans une lettre ouverte, l’émir qatari d’avoir usurpé le titre de descendant d’Abdelwahhab, contribuant ainsi à une déviation du message authentique de l’islam. « La lettre provient du cœur de l’establishment clérical en Arabie Saoudite et équivaut à une remise en cause de la légitimité de la famille régnante du Qatar » écrit le chercheur au think tank Brookings Institute, Bruce Riedle. « C’est sans précédent dans la politique du CGG de voir un Etat contester la légitimité d’une autre famille royale ».

Washington affronte dès lors sa première crise diplomatique, impliquant de surcroît des alliés. Dix jours après le lancement des hostilités, les observateurs peinent toujours à saisir la position de l’administration républicaine. Tout démarre sur Twitter, comme souvent avec Donald Trump. « Tellement bien de voir que la visite en Arabie Saoudite avec le roi et 50 autres pays s’avère déjà payante », s’enthousiasme, le 6 juin, le président américain. « Ils avaient dit qu’ils adopteraient une position dure sur le financement de l’extrémisme, et tous les indices pointaient vers le Qatar. Peut-être que ce sera le début de la fin de l’horreur du terrorisme ». Cette ligne offensive inquiète le Département d’Etat et du Pentagone. Diplomates et militaires insistent auprès de la présidence sur l’importance de la base militaire américaine d’Al Udeid, installée au Qatar depuis 2003, décisive dans la bataille contre l’Etat islamique. Onze mille soldats de l’US Army y ont posé leurs bagages, à quelques mètres des avions ravitailleurs  KC-135 et des bombardiers lourds. Le 9 juin, le Secrétaire d’Etat, Rex Tillerson, propose une médiation – après une première invitation de M. Trump à réunir les chefs d’Etat brouillés autour d’une table à Washington, deux jours plus tôt – et appelle les parties prenantes à « alléger le blocus contre le Qatar », en échange d’un plus grand engagement de ce dernier contre le terrorisme. 

A peine une heure plus tard, Donald Trump va pourtant enfoncer le clou. « La nation du Qatar, malheureusement, a historiquement financé le terrorisme à un très haut niveau ». Le message, très apprécié à Riyad, a glacé les diplomates qataris qui ont demandé à Washington des éclaircissements sur l’avenir du partenariat américano-qatari. D’aucuns y voient les résultats du lobbying anti-Qatar du puissant ambassadeur émirati à Washington. Des mails confidentiels, démontrant l’activité de Youssef Al Otaiba, en particulier pour transférer la base d’Al Udeid, ont d’ailleurs été mystérieusement diffusés sur la Toile, concomitamment au déclenchement de la crise…


Le Qatar résiste, pour l’instant

Le Qatar, en voie d’isolement ? Rien n’est moins sûr. La monarchie refuse pour l’heure de courber l’échine. Des initiatives privées se mettent en place, tel cet entrepreneur qui prévoit l’acheminement de 4000 vaches vers le Qatar, pour maintenir la consommation locale en lait, menacée par la fermeture de la frontière terrestre avec l’Arabie Saoudite – la seule de l’émirat -, par laquelle transite 40% de son approvisionnement alimentaire. L’émir Tamim voit depuis quelques jours se multiplier les offres de service. Le Maroc et l’Iran ont envoyé de l’aide alimentaire, « un geste d’entraide entre peuples islamiques », selon le ministère marocain des Affaires étrangères. Téhéran voit plus loin et escompte profiter de la séquence pour enfoncer un coin dans la stratégie anti-iranienne du bloc chiite. Les récentes déclarations pro-Doha de plusieurs responsables irakiens, notamment du président sunnite du Parlement, Salim Al Jabouri, en visite dans l’émirat le 4 juin, ont également été remarquées. La démonstration de soutien la plus manifeste est néanmoins venue de Turquie. « S’efforcer d’isoler un pays dans tous les domaines […] est inhumain, contraire [aux valeurs de] l’islam », a dénoncé le chef d’Etat turc, Recep Tayyip Erdogan, le 13 juin. Une semaine plus tôt, le Parlement turc approuvait le déploiement de troupes au Qatar pour faire face à d’éventuelles menaces sécuritaires. Très proche de l’émir, M. Erdogan entend par ces gestes afficher sa solidarité avec Doha, partenaire économique de premier rang, et dissuader dans le même temps d’éventuelles tentatives de déstabilisation de la monarchie qatarie. Nul ne sait en effet comment évoluera cette crise. Signe de l’extrême crispation des acteurs, le ministère de la Défense qatari avait transmis, le 5 juin, un message clair, à l’Arabie Saoudite, les EAU et Bahreïn : l’armée n’hésitera pas à ouvrir le feu contre tout navire cherchant à pénétrer ses eaux territoriales. 

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