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21 Octobre 2017 | 1er, Heshvan 5778 | Mise à jour le 18/10/2017 à 16h53

Rubrique Culture/Télé

Raphaël Jerusalmy : « Le fait de ne pas prendre position sur le conflit est une marque de modestie »

Crédit : Raphael ©Oumeya el Ouadie

Raphaël Jerusalmy a plusieurs casquettes. Diplômé de l’École normale supérieure et de la Sorbonne, Raphaël Jerusalmy a fait carrière au sein des services de renseignements militaires israéliens et est désormais marchand de livres anciens à Tel-Aviv. Il fait paraître « Evacuation » aux éditions Actes Sud. Un livre où il imagine que Tel-Aviv doit être entièrement évacuée à cause de la guerre.

Actualité Juive : Comme toutes les œuvres authentiquement littéraires, votre ouvrage est assez peu idéologue. Pour autant il n'est pas dénué de morale. Cette morale, est-ce une ode à l'optimisme ? 

Raphaël Jerusalmy : Lorsqu’il s’agit d’Israël, quoi que vous fassiez ou disiez est immédiatement entaché d’une couleur politique, pose un dilemme éthique, prête à débat. C’est une regrettable habitude. Le Tel-Avivien n’est pas exempt de cette manie. Il a juste décidé qu’elle ne lui gâcherait pas la vie pour autant. C’est sans doute la seule leçon de vie à tirer (ou non) de ce conte urbain, et de l’attitude faussement désinvolte qu’il dépeint. Plus qu’à ses habitants, lesquels sont de tous bords et de toutes ethnies, c’est à la ville elle-même que l’ode est dédiée. Un peu comme Piaf a chanté Paname, Paname... Le fait que je ne prenne pas position sur le conflit, la société israélienne d’aujourd’hui, l’école d’Hillel ou de Shammaï, exprime un sentiment de modestie. 


A.J. : Jusqu’à quel point le scénario de votre roman, qui implique une désertion des Tel-aviviens de leur territoire sous une menace potentiellement mortelle, peut s’inscrire dans le réel ? Cette politique-fiction pourrait-elle  se muer en roman d’anticipation ?

R. J. : La menace est réelle. Le Hezbollah dispose à lui seul de plus de cent mille missiles braqués sur Israël. Et le prochain conflit approche à grands pas. Eté 2018 ? Dans les tiroirs du QG de Tsahal, il existe des plans détaillés d’évacuation des grandes agglomérations. Le dernier rapport du contrôleur de l’État se penche longuement sur le niveau de préparation à la bonne exécution de ces plans. En 1991, lors des tirs de missiles irakiens sur Tel-Aviv, les rues se sont vidées. La ville semblait déserte. Puis la vie a repris. Il y a trois ans, une pluie de roquettes s’est abattue sur le pays. Les sirènes ont retenti sans cesse. Il n’y a rien là de fictif. Ni d’anticipation. Les Israéliens, même les enfants, sont pleinement conscients du danger. Ils l’ont toujours été.


A.J.: Dans une interview accordée à Radio-France Internationale (RFI), vous disiez que le fait d’évacuer Tel-Aviv dans votre roman était "une démonstration par l’absurde" de ce qu’est Tel-Aviv. Que cette ville éminemment politique évacue constamment la guerre. 

Pouvez-vous nous en dire davantage ?

R. J. : De mon passé de militaire, j’ai retenu que le vrai caractère d’une personne ou de tout un groupe se révèle le plus clairement dans les situations extrêmes. J’ai donc plongé Tel-Aviv dans une situation de ce genre pour en faire ressortir la « substantifique moelle ». Mais aussi l’indestructible poésie. Ce quelque chose dans l’air qu’aucun missile ne peut atteindre. Hors de portée de la guerre. Et de l’histoire. Varsovie a été presque totalement détruite par les bombardements. Mais pas son âme. En sacrant l’instant présent, Tel-Aviv est encore plus à même d’affronter les coups de l’histoire. Qui se jouent sur la durée.


« Mon passé d’officier de Tsahal  ne m’a attiré aucune inimitié »


A.J. : « Evacuer » quelque chose, n’est-ce pas une stratégie d'évitement ?

R. J. : C’est le refus de consentir à la guerre. La paix commence par là. A un moment donné, mes héros décident que les alertes aux missiles ne dicteront plus leur conduite, leur emploi du temps. Ils se baladent en pleine alerte sur le boulevard Rothschild. N’est-ce pas ce que font les Israéliens tous les jours ? Se balader dans une bulle alors qu’à moins d’une heure de là, les combats qui font rage frappent déjà à la porte. Rien là de plus humain. Tels les enfants d’Alep ou de Mossoul jouant à la marelle entre deux attaques.

On peut voir d’un mauvais œil le fait que Naor prenne sa planche à voile pour aller faire un tour en mer alors que ses amis luttent sur le front. A quoi il répond : « Je ne savais pas que la tuerie à laquelle ils étaient mêlés exigeait qu’on lui portât des marques de référence. Et je m’en excuse. J’aurais dû traiter la guerre avec plus d’égards. »


A.J. : Comment considérez-vous l'accueil de vos œuvres en France ?  Est-ce un atout ou une faiblesse d'être un écrivain franco-israélien dans l'univers littéraire français?

R. J. : Je rends hommage au public des lecteurs français. Que mon passé d’officier de Tsahal soit annoncé en couverture de mes livres ne m’a attiré aucune inimitié, pas même de la part de jeunes lycéens et étudiants musulmans que j’ai rencontrés lors de mes tournées littéraires. Au contraire, cela éveille une curiosité saine, bienveillante, ouverte sur le dialogue.

   En tant qu’Israélien écrivant en français, je me retrouve parfois entre deux chaises. Cela vaut surtout pour les prix littéraires. J’en ai obtenu plusieurs mais j’en ai loupé quelques-uns du seul fait que le billet d’avion n’était pas dans le budget. Je ne suis pas mécontent d’être un peu hors-jeu. J’adore lire un article sur moi dans l’Huma ou le Canard en prenant mon café là-bas, à la terrasse de mon bistro bobo de Tel-Aviv. Ce côté « outsider », je l’aime bien, en fait. J’ose même dire que je le cultive. 


« Evacuation » de Raphaël Jerusalmy (Actes Sud).

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