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21 Octobre 2017 | 1er, Heshvan 5778 | Mise à jour le 18/10/2017 à 16h53

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Fabrice Balanche : « Poutine s’est rendu indispensable dans la région grâce au Golan »

(DR)

Maître de conférences à l’Université de Lyon 2 et chercheur invité au Washington Institute, le géographe juge solide l’alliance entre Russes et Iraniens, alors que l’Etat islamique poursuit son déclin en Syrie et en Irak.

Actualité Juive : L’armée loyale syrienne a franchi en début de semaine dernière l’Euphrate à Deir ez-Zor pour prendre à revers l’Etat islamique. Quelles seraient les conséquences de la chute de cette ville ? 

Fabrice Balanche : Ces derniers mois, l’armée syrienne a mené une vaste offensive depuis Palmyre pour libérer Der ez-Zor de l’Etat islamique. Cela sera fait d’ici quelques semaines grâce à l’aviation russe. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), un groupe rebelles principalement composé de Kurdes, ont été poussées par les Etats-Unis à avancer dans cette région pour prendre le contrôle de la frontière syro-irakienne pour couper le fameux corridor iranien entre les deux pays. Si les troupes loyales syriennes ont passé l’Euphrate ces derniers jours, c’est surtout pour empêcher ces forces pro-américaines de parvenir à leurs fins. L’aviation russe a bombardé les FDS le 17 septembre pour leur signifier de ne pas descendre plus au sud du pays, vers la frontière. Je soupçonne d’ailleurs l’existence d’un accord secret entre Kurdes et Russes : les premiers assurent aux seconds qu’ils s’approcheront de Der ez-Zor, pour satisfaire Washington, sans aller plus loin. Ils sont persuadés que cela leur retombera dessus le jour où les Etats-Unis plieront bagage de la zone.


A.J.: Où vont se redéployer les membres de l’Etat islamique alors que le régime contrôle désormais plus de 50% du territoire syrien ? 

F.B. : Certainement dans le Sinaï, le sud de la Libye, dans les steppes syriennes et irakiennes. D’autres vont rejoindre le Yémen, retourner en Afghanistan, en Europe, au Maghreb ou en Asie centrale. Des Etats comme la Tunisie ou le Tadjikistan vont connaître d’énormes soucis. 


A.J.: Et la France ?

F.B. : Les djihadistes français ont davantage rejoint Raqqa, en Syrie, que l’Irak. La Syrie a beaucoup attiré, notamment du fait d’un battage médiatique d’intellectuels autour du soutien à la rébellion syrienne, dans un conflit que certains ont comparé à la guerre d’Espagne… Néanmoins, comme l’a révélé le Washington Post, ordre a été donné par les autorités français d’éliminer sur place les djihadistes françaises, que ce soit par nos forces spéciales françaises, ou nos alliés des FDS en Syrie et l’armée irakienne en Irak. 


A.J.: Quelle est la relation entre les Russes et les Iraniens sur le terrain ?

F.B. : Ils se partagent les tâches et le terrain. Les Russes sont actifs en matière d’aviation, d’artillerie, d’aide technique. Les Iraniens sont quant à eux chargés d’envoyer des conseillers militaires pour former des milices directement ou indirectement à travers le Hezbollah qui a pris en charge des milices paramilitaires syriennes. L’Iran organise l’envoi des Hazara, ces chiites originaires d’Afghanistan réfugiés en Iran et les milices chiites irakiennes. Mais le soutien iranien est d’abord financier, ce que ne peut pas fournir Moscou. A l’inverse, le rôle diplomatique joué par la Russie ne peut pas être tenu par Téhéran, persona non grata au niveau international.


A.J.: On évoque des tensions entre les deux capitales. 

F.B. : On dit en effet à Washington que les relations seraient délicates entre Vladimir Poutine et les Iraniens. Je n’y crois pas. L’alliance irano-russe ne concerne en effet pas seulement la Syrie mais l’ensemble du Moyen-Orient. La Syrie est certes le principal champ de bataille. L’objectif des Russes en Syrie est d’encercler la Turquie pour que celle-ci évite de devenir un carrefour énergétique concurrent de la Russie à destination de l’Europe occidentale. Second objectif : faire pression sur l’Arabie Saoudite pour qu’elle limite sa propre production pétrolière afin d’éviter que les prix ne s’effondrent. 50% des exportations russes proviennent de la vente du pétrole, 25% du gaz. Autrement dit, les ressources énergétiques sont fondamentales dans l’économie russe. Or n’oublions pas que l’intervention russe se prépare au printemps 2015 au moment où le baril d’or noir est passé en-dessous des trente dollars. Ceci est inacceptable pour M. Poutine qui considère que la Russie a besoin d’un baril cher pour redevenir une puissance mondiale. Il a donc fait pression en ce sens sur le premier exportateur de pétrole dans le monde, l’Arabie Saoudite. Le président russe rencontre sur ce point les Iraniens qui, après l’accord sur le nucléaire de juillet 2015, ont besoin d’un cours de pétrole élevé pour que leur filière nucléaire soit rentable. En résumé, les désaccords en Syrie entre Moscou et Téhéran sont mineurs par rapport à l’alliance de ces deux Etats à l’échelle mondiale.


A.J.: Selon Haaretz, Poutine pourrait proposer un accord permettant d’empêcher que la Syrie ne devienne une base pour attaquer un Etat étranger. Cela vous paraît-il crédible ?

F.B. : Les promesses de Poutine n’engagent que ceux qui y croient… 


A.J.: Israël a abattu le 19 septembre un drone de fabrication iranienne tiré par le Hezbollah sur le plateau du Golan. Cette zone peut-elle devenir dans les mois à venir un abcès de fixation des tensions entre Israël et l’Iran et ses alliés ?

F.B. : Difficile à dire. L’Iran peut être tenté d’utiliser le Golan comme une base d’attaque et d’harcèlement contre Israël. Je pense néanmoins que les Russes vont s’en servir comme moyen de levier pour acquérir une stature internationale. Binyamin Netanyahou a rencontré Vladimir Poutine, fin août, pour lui demander de bloquer le déploiement de troupes pro-iraniennes dans le Sud de la Syrie. En échange, le président russe a notamment demandé que soit mis un terme au programme d’aide de la CIA aux rebelles syriens. Et de fait c’est ce qui s’est passé : pendant l’été, Donald Trump a stoppé ce soutien. C’est donc tout bénéfique pour Moscou. Poutine s’est rendu indispensable dans la région grâce au Golan. 

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