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20 Novembre 2017 | 2, Kislev 5778 | Mise à jour le 17/11/2017 à 12h11

25 novembre - Chabbat Vayétsé : 16h43 - 17h53

Rubrique Culture/Télé

Alexandre Lacroix : « Un choc de découvrir l’ancien camp de Drancy toujours habité»

"J’ai voulu m’inscrire en faux contre une thèse, portée par Giorgio Agamben" (DR)

Elsa, Nour. Deux confessions, deux univers historiques, un même lieu. Le directeur de la rédaction de « Philosophie Magazine » propose une archéologie romanesque de la cité de La Muette, devenue le camp funeste de Drancy pendant la Seconde guerre mondiale.

Actualité Juive: Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire longue de la cité de la Muette à travers un récit à deux voix, souvent touchant, parfois déroutant ?

Alexandre Lacroix : Nous ne sommes pas habitués à envisager les banlieues comme des lieux de mémoire. Pour ma part, c’est par hasard que je suis tombé sur la cité de La Muette. Dans les manuels d’histoire, Drancy est évoqué en quelques lignes, comme un camp de transit d’où 67 000 personnes ont été déportées. Découvrir que l’endroit était toujours habité, presque en l’état de 1947, m’a fait un choc. A la différence d’Auschwitz, il ne reste guère de vestiges pour se recueillir. On trouve certes, à l’entrée, une sculpture et un wagon-témoin. Mais une fois dans la cour, c’est une cité ordinaire. C’est sur cette superposition de deux réalités que j’ai voulue écrire. Une voix dans le roman raconte la cité en 1943, l’autre parle d’aujourd’hui.

 

A.J.: Vous notez l’ignorance qui a longtemps perduré parmi les habitants de la cité de La Muette sur le passé du lieu.

A.L. : La cité est gérée par l’office des HLM. De nombreux habitants actuels attendaient sur liste un logement. Pour la plupart, ils ne savent pas où ils mettent les pieds quand ils emménagent. Mais le passé resurgit. Il y a encore des inscriptions des détenus dans les caves, jadis lieu de torture. Dans « Le Chercheur de traces » (Actes Sud, 2003), Imre Kertész suit un homme qui voyage dans une région, ressemblant fort à la Mitteleuropa, où un massacre a eu lieu – mais il ne reste aucun vestige, qu’une atmosphère. La cité de La Muette place le visiteur dans cette même situation troublante.

 

A.J.: Le dispositif narratif que vous mettez en place est assez périlleux. Comment ne pas tomber dans l’amalgame ?

A.L. : J’ai justement voulu m’inscrire en faux contre une thèse, portée par Giorgio Agamben dans « Homo sacer », qui connaît un certain succès. Philosophe critique désireux de jeter l’opprobre sur le monde contemporain, Agamben prétend qu’Auschwitz serait le « paradigme » pour comprendre la modernité. Je trouve cette idée empoisonnée. Un camp de réfugiés ou un ghetto urbain ne sont pas, n’en déplaise à Agamben, des métastases d’Auschwitz. Il faut sortir de ce comparatisme malsain pour aller vers le détail, le grain du réel : c’est pourquoi je ne généralise pas, mais m’intéresse à l’histoire d’un lieu unique, à travers des trajectoires individuelles.


 « La Muette » Editions Don Quichotte, 272 p., 18,90 euros

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