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20 Novembre 2017 | 2, Kislev 5778 | Mise à jour le 17/11/2017 à 12h11

25 novembre - Chabbat Vayétsé : 16h43 - 17h53

Rubrique France/Politique

Frédéric Encel : « Weizmann n’envisage un Etat juif qu’autonome et situé au sein du giron britannique »

Auteur d’un récent Dictionnaire géopolitique (PUF, 22 euros), le géopolitologue (Sciences Po Paris, Paris Business School) restitue les enjeux de la Déclaration Balfour.

Actualité juive : Dans quel contexte géopolitique, la Grande-Bretagne est-elle amenée, par l'intermédiaire de Lord Balfour, à émettre cette déclaration de soutien au projet sioniste ?
Frédéric Encel :
C’est un contexte doublement dramatique. En premier lieu - on l’oublie trop souvent - Londres craignait depuis au moins les années 1890 que le courant révolutionnaire russe triomphe dans l’empire tsariste, sachant que nombre de jeunes Juifs y participaient ; du coup, pourquoi ne pas tenter de canaliser cette jeunesse nombreuse et déshéritée vers une forme de nationalisme, le sionisme en l’espèce, afin de l’arracher au communisme ? Pour ce faire, dès 1903, Chamberlain avait chaleureusement accueilli Herzl en lui proposant sa fameuse solution provisoire de l’Ouganda.
En second lieu, fin 1917, la Grande Guerre connaît un tournant, avec d’une part l’arrivée des Américains et, d’autre part et concomitamment, l’abandon des hostilités par la Russie alliée qui vient de basculer dans le bolchévisme. C’est une course de vitesse ; économiquement épuisée par plus de trois années de conflit, la Grande-Bretagne doit impérativement obtenir tous les soutiens possibles, notamment en provenance des industriels et des financiers américains. A l’époque, peu sont juifs et parmi eux rares sont sionistes, mais cela a pu néanmoins constituer une variable de prise de décision. Voilà pour les tendances lourdes. Au-delà, on pourra évoquer la propre sympathie de Lord Balfour pour le sionisme, ou encore le rôle important de son leader Haïm Weizmann, ingénieur militaire fait Lord par la Reine en remerciement pour ses travaux sur les explosifs, mais je pense que ces réalités sont plus anecdotiques.

A.J.: La déclaration est adressée au Lord Walter Rothschild mais son grand maître d'œuvre, côté sioniste, est Haim Weizmann. Quel est la stratégie diplomatique de ce dernier ?  En quoi la distingueriez-vous de l'approche d'un Ben Gourion dans les décennies suivantes ? 
F.E. :
Entre Weizmann et Ben Gourion, je vois au moins trois différences essentielles. D’abord, leurs biographie et tempéraments respectifs ne coïncident guère ; le premier est un sujet de Sa Majesté, bien établi dans la haute société et profondément patriote, le second a quitté sans retour une zone arriérée de l’empire tsariste violemment antisémite pour travailler la terre ingrate d’une zone déshéritée de l’empire ottoman, le fragile yishouv (foyer pré-national) de Palestine ! Ensuite, Weizmann croit intimement en la diplomatie et n’envisage un Etat juif qu’autonome et situé au sein du giron britannique, tandis que Ben Gourion, passionné de stratégie politique et militaire, et exempt de tout lien affectif ou civil avec l’Angleterre, ne voit celle-ci que comme un allié provisoire et considère qu’à terme la souveraineté se conquiert. Enfin et surtout, les contextes géopolitiques dans lesquels ces deux chefs commandent respectivement aux destinées du sionisme sont fort différents : dans les années 1910-20, le mouvement est bien trop faible pour évoluer sans l’appui de Londres, qui, de toute façon, le lui accorde (seule puissance à le faire !) pour les raisons qu’on a vues, et cela alors que l’hostilité arabe locale s’exprime de façon encore mesurée. En revanche, lorsque Ben Gourion prend la tête de l’exécutif sioniste en 1935, le yishouv s’est consolidé économiquement et démographiquement, et la Grande-Bretagne, craignant pour ses intérêts politiques et pétroliers dans un monde arabe secoué par le nationalisme, est moins favorable. D’où, à cause des Livres blancs sur l’immigration, des restrictions d’achats de terres et de l’interdiction de s’armer, une politique de faits accomplis sur le terrain, surtout à partir de la grande révolte arabe de 1936 (opération Tour et muraille, ateliers de fabrication d’armes, immigration clandestine, etc.).

A.J.: Dans quelle mesure Londres a-t-il suivi l'esprit de la Déclaration Balfour jusqu'à la création de l'Etat d'Israël ?
F.E. :
Dans une large mesure jusqu’en 1929-30, puis plus restrictivement jusqu’en 1939, et pratiquement plus après ! Vous savez, les promesses britanniques (et françaises) engageaient ceux qui y croyaient… Certains reprochèrent à Ben Gourion son jeu des rapports de force et sa volonté farouche de créer un Etat tout à fait souverain ; or face à l’intransigeance de la puissance mandataire en pleine montée du nazisme et de révolte arabe, puis pendant la Shoah et jusqu’aux années de quasi-guerre 1945-47, qu’aurait fait un Weizmann ? Je vous dirais que l’un et l’autre furent en leurs temps de grands leaders ayant manœuvré au mieux pour que le peuple juif puisse enfin prendre son destin en main. Cela dit ne tombons pas dans l’excès : si Londres n’a plus vraiment respecté l’esprit de Balfour dès 1929, elle n’a jamais remis en cause le yishouv ni n’a (pu) empêché(r) la création d’un Etat juif en 1948.

A.J.: Cent ans après, quel est l'état des relations israélo-britanniques ?
F.E. :
Les relations furent exécrables jusqu’en 1956, date de la campagne de Suez, certes à cause du souvenir des années 1946-48 mais aussi de l’alliance militaire qui prévalait entre la Jordanie et sa puissance créatrice. Depuis, malgré des désaccords profonds sur les questions liées au conflit israélo-palestinien, les deux Etats sont amis et partenaires économiques, même si leur volume d’échanges demeure bien moindre que celui israélo-allemand par exemple. Avec le Brexit, on a vu récemment un infléchissement britannique en faveur d’Israël. Si Londres se réorientait vers un partenariat stratégique avec ses anciens grands dominions que sont le Canada et l’Australie, ce rapprochement diplomatique pourrait bien se pérenniser.

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