Default profile photo

20 Novembre 2017 | 2, Kislev 5778 | Mise à jour le 17/11/2017 à 12h11

25 novembre - Chabbat Vayétsé : 16h43 - 17h53

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Jean-Claude Milner : « La question juive se rouvre à l’échelle de l’Europe entière »

Il est l’une des voix les plus brillantes du paysage intellectuel français. Quelques mois après la sortie de Considérations sur la France (Cerf, 19euros), Jean-Claude Milner creuse, en exclusivité pour Actualité juive, la question de l’avenir des Juifs dans une Europe en proie à des bouleversements culturels majeurs.

Actualité Juive : Vous avez inauguré fin octobre le séminaire René Cassin, lancé à l’initiative de la Fondation du judaïsme français, avec une conférence intitulée « Les Juifs ont-ils un avenir dans l’Europe du XXIe siècle ? ». Quelle était l’origine de votre questionnement ?
Jean-Claude Milner :
Je m’étais interrogé, il y a une dizaine d’années, sur les penchants criminels de l’Europe démocratique (Verdier, 2003), en pointant que la question juive, dans la forme que lui avait donnée l’Europe moderne, depuis la fin du XVIIIe siècle, ne se posait plus. La solution mise en place par Adolf Hitler avait atteint son but : il y avait maintenant en Europe occidentale et centrale un nombre suffisamment faible de Juifs pour qu’ils ne fassent plus question.
La situation s’est modifiée, car l’Europe elle-même a évolué. Elle est devenue, sans forcément sans rendre compte, un des lieux du monde musulman. Il existe désormais un islam européen.  Autonome ou pas à l’égard des islams extra-européens ? Ce n’est pas décidé.
Or, la question juive continue de se poser pour l’islam et, sur ce point, l’islam européen ne fait pas exception. Certes, il rencontre comme un fait l’extermination de la Deuxième Guerre mondiale. Mais il la considère comme une histoire qui lui est totalement étrangère, strictement intra-européenne, presque provinciale. Par un mouvement de bascule, la question juive se rouvre à l’échelle de l’Europe entière ; elle s’accompagne d’une tendance à relativiser le processus de destruction qui culmine dans les camps de la mort. Pour la jeunesse européenne, Auschwitz n’est plus et sera de moins en moins un absolu.

A.J.: Quel rapport cet islam européen pourrait-il entretenir avec Israël ?
J-CM.
Le proisraélisme occidental, jusque dans les années 1960, était une expiation de la Shoah. Mais au fur et à mesure de l’effacement de cette mémoire, s’est affirmé un anti-israélisme spontané en Europe occidentale. L’existence d’Israël est aujourd’hui présentée comme intolérable au nom de la politique de Benyamin Netanyahou. Mais demain, cette existence sera présentée comme nécessairement intolérable, Netanyahou ou pas.
Ce qui est vrai pour l’Europe non-musulmane, l’est encore plus pour l’islam européen. Puisque, à ses yeux, la Shoah ne le concerne pas, l’existence d’Israël ne s’inscrit pas un instant dans une logique de réparation. Elle se résume à ceci

A.J. : une terre musulmane a cessé de l’être, en faveur d’une population juive. Une seule question se pose alors ; quelle importance les musulmans accordent-ils à cette donnée de fait ?
J-CM :
Aujourd’hui, leur monde est divisé presque à l’infini, qu’il s’agisse de théologie, de langues, de rapport aux mœurs ; le seul point d’unité, dans cette fragmentation, se résume à demander la disparition d’Israël. L’islam européen naissant va-t-il continuer de se rallier à cette demande ? Si oui, il se sera d’emblée soumis à tel ou tel islam extérieur – iranien, saoudien, turc, etc. C’est ce qu’il faut éviter à tout prix, pour le salut des musulmans eux-mêmes.

A.J.: « Le premier devoir des Juifs ce n’est pas comme l’imaginait Theodor Herzl de délivrer l’Europe des Juifs », écriviez-vous dans Les penchants criminels de l’Europe démocratique. « Le premier devoir des Juifs, c’est de se délivrer de l’Europe, non pas en l’ignorant mais en la connaissant complètement, telle qu’elle a été – criminelle par commission – et telle qu’elle est devenue : criminelle par omission sans limites ». Comment  s’exprimerait la reformulation de la question juive en Europe ?
J-CM. :
La question juive concernait, traditionnellement, la présence juive sur le sol européen, mais sur ce sol, l’islam n’existait pas. C’est de cette Europe fantasmée qu’il fallait se délivrer. Aujourd’hui, l’islam existe en Europe occidentale et y existera de plus en plus. En ce sens, elle va ressembler de plus en plus au reste du monde. Ma conclusion de 2003 reste vraie dans la mesure où les fantasmes n’ont pas disparu ; après tout, ne parle-t-on pas partout de « racines chrétiennes » ? Mais elle doit être complétée. L’Europe réelle a d’elle-même tourné le dos à son propre fantasme. De cette Europe réelle, encore balbutiante, les Juifs ne peuvent se désintéresser. Parlons net : ils ne peuvent, sans agir ni parler, la laisser se transformer en terre de persécution.

A.J.: Vous avez mené une réflexion à la fois sur les Juifs ne   souhaitant plus le rester et sur ceux qui, comme Benny Lévy, ont cherché à le « redevenir ». Ces deux figures sont-elles les plus marquantes du paysage juif européen de ces deux derniers siècles ?
J-CM. :
D’un point de vue statistique, la figure plus marquante est plutôt celle des juifs d’interrogation. Ceux qui commencent par un embarras : « qu’est-ce ça veut dire que de se dire juif ? ». Généralement, ils finissent par ne plus savoir s’ils sont juifs ou pas. Ils se fient alors aux antisémites, qui leur garantissent leur nom par l’insulte et le mépris. C’est d’eux que Sartre a fait l’analyse : il dit vrai, mais il ne dit pas tout.
Benny Lévy dans Etre juif partait non d’une interrogation, mais de l’affirmation « je suis juif ». Puis il analysait cette affirmation. Il pouvait le faire d’autant mieux que cette affirmation n’avait pas été immédiate ; il avait été témoin de son émergence, alors qu’il était armé de toutes les ressources des savoirs non-juifs. Y a-t-il beaucoup d’autres exemples ? Je n’en suis pas sûr.

A.J.: Cela rejoint ce que vous écriviez déjà dans Le juif du savoir (Grasset, 2006) « Quand on en vient à la persistance affirmative du nom juif,  il n’y a pas de substitut à l’étude juive ».
J-CM. :
C’était la réponse de Benny Lévy. Elle me semble la seule soutenable.

Powered by Edreams Factory